Kolekcja tłumaczeń – język francuski

Kolekcja tłumaczeń

Język francuski

Marek Danielkiewicz

Anna Goławska

Magdalena Jankowska

Adam Kulik

Waldemar Michalski

Wacław Oszajca

Bohdan Zadura

Aleksandra Zińczuk


Marek Danielkiewicz

En mémoire de Georges Perec*
[Pamięci Georgesa Pereca]

Sur l’autel deux paons
Font la roue
Un cerf détale dans la forêt dense
Un rat rôde près de son trou
Début du sabat
La pendule gazouille

Dans le cimetière des stèles brisées
Et des arbres infirmes
Je ramasse des morceaux de verre
La pluie m’en lave les mains

La temple détruit
À sa place un tas d’ordure
Dans la nuit quelqu’un appelle –
Les morts ne peuvent pas entendre
Les vivants ne le comprennent pas

*Le père de Georges Perec, Icek Judko Perec, est originaire de la petite ville de Lubartów en Pologne.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

 

Route de Kozłówka*
[Droga do Kozłówki]

Galop des chevaux puis une empreinte fragile dans la neige
Manchettes immaculées des cavaliers dans l’après-midi glacé
Comme leur regard sombre et leur moustache nous font rire
bien que la prononciation juste force le respect :
Les Polonais sont des Russes qui n’ont pas d’argent**

Sur la route deux rangs de tilleuls alignés
c’était un âge d’ordre et de discipline
que ne troubla ni révolution locale ni pogrom
Les femmes dans des corsets roses
Les hommes fiévreux
quand on parlait de la chasse et des jeux de cartes

Tout semblait sûr :
maison, table, femme et vodka
ainsi que les nouvelles du journal d’affaires russe
Les perquisitions dans la nuit et les délateurs
Les complots, malgré l’automne et les premières gelées

Dans les boutiques des juifs le poisson fumé
les tranches de viande casher et le hareng salé
Chez Peretz de Lubartów aux cheveux argentés
pour presque rien du choux et des os pour la soupe

Depuis un immeuble du marché la voix du garçon
récite au précepteur:
Aleph, Beth, Guimel, Daleth, Hé, Vav…
Sur la table une lampe à pétrole pansue, un gâteau entamé
Dans l’angle un tisonnier et un chat envieux

Un homme compte les billets comme s’il s’efforçait
d’étourdir la misère
Tatełe, tatełe*** – crie le garçon
Il évite la main du professeur essayant d’être juge
Il n’y a pas de justice – pense l’enfant
et se fige d’indifférence.

*Le palais de Kozłówka (XVIII siècle) était la résidence des comtes Zamoyski.
**En français dans l’original
***„Papa, papa” en yiddish

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Aron Kodesh
[Aronkodesz]

Toit surmonté d’une fléche en bois
Un homme immobile – il restera ainsi
sur la litographie de „Kłosy”* de l’an 1879
Le bois de mélèze n’embaumera plus
les haches n’arriveront pas à bout de la synagogue

J’entre par la porte des hommes
Je tape du pied en vain
Il n’y a pas de plancher et il n’y a pas d’arche
les rouleaux en cendres restent dans la mémoire
Détruite par les incendies successifs
les pogroms et les révoltes
Aron Kodesh reste intacte en nous
Difficile de deviner de quel temple proviennent les lampes de Hanoucca

On ne peut rien réparer
bien que tout soit réparable, sauf la vérité
dit le tsadik de Kock

*„En épis”, une revue illustrée du XIX siècle.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Les Choses
[Przedmioty]

Les restes de l’argenterie volée –
Quel manque de pudeur et de modestie

Les portraits d’hommes et de femmes
Les lambrequins lourds comme les péchés de la famille

L’armoire de Gdansk* et la table de billard
Ont mérité le tic-tac de la vrillette

La longue histoire des reflets dans la glace –
Une illusion d’éternité

Un jour ils languiront après la porcelaine
Monsieur, Madame et les chiens

*Armoire du XVII siècle, précieuse et richement décorée.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

L’été 1968
[Lato 1968]

Les avions au-dessus de Lubartów
Les gens disent c’est bientôt la guerre
C’est vers la Tchècoslovaquie que les russes volent
Vous pouvez-être tranquille grand-mère

Nous grimpons dans les cerisiers
Éloignons les abeilles
Les avions se cachent dans les nuées
On les mitraille avec des noyaux

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak


Anna Goławska

Agrigente
[Agrigento]

Agrigente vogue au-dessus de la vallée des temples
ponce de sa proue les épines des feuilles charnues de l’opuntia
les mâts délabrés des cathédrales oscillent
au loin luit l’écaille sombre de la mer

tu me sers au bout de la fourchette le corps blanc d’une perche
de tendres raisins et du vin dans une coupe fine
puis on se met à marcher
d’un pas chaloupé de marin
sur le pont doré de la ville
hanche contre hanche
comme des siamois
de temps en temps tu m’embrasses
avec des lèvres parfumées aux embruns
sous les bancs amarrés le long des rues
des chats fauves nous observent
qui n’ont jamais mangé à leur faim

lorsque à l’aube contre le flanc de la ville
déferlera la première vague de soleil
tu seras endormi enroulé dans les draps
une orange gâtée se détachera de l’arbuste
et la femme de ménage frappera à la porte

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Pise
[Piza]

Je les photographie quand ils tournent le dos
au policier qui sort par la porte de la ville
tout comme on sort sur le seuil de sa maison
ou sur le balcon pour une cigarette.

Personne ne s’affole tout cela ressemble
à une pièce de théâtre longtemps répétée
Ils cachent dans des sacs-poubelles noirs
peluches rolex parfums dolce gabbana
tours penchées en plastique lui scrute le ciel
en s’entourant d’un épais nuage de fumée

Quand ils voient que je les prends en photo
ils lèvent la main en guise de salut
mais ne sourient pas
et n’essayent même pas de me vendre un collier
pour les quelques euros que je garde dans ma poche
juste au cas où

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Sienne
[Siena]

je suis assise Piazza San Giovanni
à l’ombre immense du baptistère
et je ne vais pas fondre en larmes
car je suis forte mon soulier rouge s’est fendu
et ressemble à une plaie je suis gelée
pour un café il faut payer en avance et trop cher
les touristes d’à coté mastiquent des tortues en forme de petits pains
avec du jambon cru ils auront les dents pleines de fibres

tout m’évoque une catastrophe
la mort noire de laquelle la ville
ne s’est jamais remise jamais revenue aux rues escarpées aux madones
dorées peintes sur des panneaux en bois

Toutes les langues autour semblent
parler de la catastrophe surtout l’allemand
et le hollandais dans les gorges habituées à l’effort
mais l’albanais est chargé d’une plainte mouillée

C. a dit : quando arrivi basta che mi chiami
je le nommais la clef (qui pourrait
faire mieux?)
ce ne fut pas suffisant

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

* * *
[Sycylia…]

La Sicile se dilue sous la pluie
au bord de la route des sacs gonflés d’ordures
qui imitent les draps d’où s’extirpe à peine
un jour terne et endolori
dans les arbres les amandes vertes hérissées comme des chats
dans les cavernes d’Ispica l’eau grave une fresque noire
Le grand ventre du ciel recouvre la mer
la mer se déverse au milieu des nuages
Messine est un serpent endormi sur la baie
l’eau lèche son flanc luisant, déchiré
sur les vagues se balance la masse d’un ferry
sur lequel je devrai m’embarquer ce soir
Le tramway imite le métro et je feins de croire
que ce garçon au pull bleu est un garçon ordinaire
et non une idole à huit bras (tu as huit bras céruléens
tu m’enlaces avec)
et peut-être seul le poème fait
illusion

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

***
[to już nie jest…]

Déjà ce n’est plus ma maison
ce ne sont plus mes familiers
le chien rogne un os sous la table
mieux vaut le laisser tranquille
le chat s’est échappé de mes mains
attiré par soleil dans la cour
je prends le dernier livre
on ne sait plus qui l’a acheté
garde le j’en aurais plus besoin

personne n’a dressé la table
la voiture attend au portail
j’affiche un air indifférent
les jeux sont faits

dans la vie il y a les choses qui comptent
et celles qui ont déjà été comptées

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak


Magdalena Jankowska

Manœuvres
[Manewry]

enfants nous jouions à la guerre
aujourd’hui nous proclamons l’armistice

petit-déjeuner sur l’herbe
du champ de tir

aucune tranchée
aucun barbelé

les têtons saluent
la main en visière

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Deux cœurs
[Dwa serca]

quand il lit un poème
qu’il a traduit
on entend qu’il a du cœur
pour ce travail

quand il lit un poème
qu’il a écrit lui-même
on entend son cœur se nouer
dans sa gorge

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Elle m’apporta deux rameaux
[Przyniosła mi dwie gałązki]

un spécimen féminin et un spécimen masculin

des fleurs
en mars
puis des feuilles
effilées et argentées comme des lames de canifs
pour graver des coeurs

l’argousier
hermaphrodite

le rouge des fruits
une épine
givre du duvet argenté

sur le sol ensoleillé
de la jeunesse

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Élément de structure
[Element struktury]

ce rien
entouré d’albumine
si important pour le tout

dans la nécrologie
devient
la vérité

servie sur une assiette
comme un morceau
de fromage suisse

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Fête de la Transfiguration
[Święto Przemienienia]

parmi les fleurs répandues
par des fillettes en blanc

les feuilles écarlates des pruniers

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak


Adam Kulik

***
[jak łatwo nadmiar…]

Comme l’excès prenant facilement la nuit
Ou en plein jour rendre aux longues lettres
Ou aux arbres – cadrans solaires
Juste pour ne pas rester seul
Et ne pas attendre éternellement au portail
Comme c’est facile la force mettre dans les mains vides
Fuyant chaque épreuve loin de la demande
Et les ponts péniblement bâtis détruire

27 mai 1978

przełożyła Łucja Aleksandra Kulik

« la parabole d’un arbre »
[przypowieść o drzewie]

Les oiseaux quittent l’arbre non aimé
Les branches sèches tombent de l’arbre repoussé par le vent
Éventuellement un vagabond boira au-dessous quelques bouteilles de bière
Son bois veineux n’éveillera en personne
ni le violon de l’angoisse ni la compassion d’une flûte
Aucun charpentier ne sera dupe
Juste des vaches apprécieront l’écorce rude
Juste un enfant accourra parfois en rêvant d’une barque
L’arbre abandonné connaît le prix du plus léger frôlement
Languissant attend même le couteau

30 mai 1979

przełożyła Łucja Aleksandra Kulik


Waldemar Michalski

Volodymyr-Volynskyï ou le bourg de Josaphat Koncévitch*
[Włodzimierz Wołyński,
czyli w miasteczku Jozafata Kuncewicza]

Comme les arbres au bord des routes nos vieilles mères
gesticulent encore crient encore quelque chose
mais qui les écoute?

Des routes droites comme les pantalons repassés
des jours de fête – des corbillards de plus en plus rapides
les neiges de l’an dernier de plus en plus blanches.

Année après année au bord de la même rivière – une charrette à ridelles
tient au ciel par sa barre d’attelage et les chiens n’aboient pas
le fermier jovial – tout est toujours possible.

La ville sortie du conte des premières lettres de l’alphabet
quatre églises orthodoxes et deux catholiques – Dieu fasse
qu’elle soit toujours la gare centrale du monde.

*Josaphat Koncévitch (1584-1623), martyr, le premier saint de l’Église gréco-catholique canonisé par Rome.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Ancienne cité royale
[Miasto z królewską metryką]

J’ai longtemps attendu ce rendez-vous
à l’hôtel j’ai lu les vers d’un jeune poète
et la route vers la galerie des portraits anciens
m’a paru plus courte

J’ai essayé de m’expliquer, d’entendre
pourquoi la lumière s’est détournée
des tours accolées au ciel dans cette allée
de châtaigniers où renaissait le printemps.

Seigneur – disais-je béni ceux qui restent
leur présence tel un monument dure –
la pierre usée par les genoux
en sait plus que des chapelets de mots.

Cette ville s’appelle Semper Fidelis
et le guide avec un bâton comme Moïse
déchiffre sur la pierre les noms et les dates:
un mystérieux Sphinx devant l’hôtel de ville perdure.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Sous l’aile
[Pod skrzydłem]

Je me suis réveillé
l’aube se séparait
de la nuit –
l’infirmière
a touché mon épaule
de son aile d’ange
les écrans
palpitaient sans trêve
le temps s’écoulait
dans la poche à perfusion –
je compris que chaque minute
avait la dimension de l’éternité
et que l’heure suivante pouvait être la dernière

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

À Paris
[W Paryżu]

Devant la cathédrale Notre-Dame
je guette mon Juliusz
dans son sarouel blanc
et ses boots à talons
le voilà – au milieu de la file d’attente
devant la Mère des Églises.

Au-dessus de nous une cascade de portails en pierre
des rosettes et des corniches –
comme des fourmis nous entrons dans le nid
comme des barbares nous foulons aux pieds les autels
sur lesquels aujourd’hui encore
on distribuait le pain et des mots plus solides
que la roche.

En cadeau pour les amis :
l’air de Paris en boîte
l’agrafe d’un soutien-gorge – fidèle copie de la croix
et une carte avec la tour comme un cou de girafe –
des feuilles d’or et d’argent
volent vers les galères
on cherche les saules pleureurs sur les bords de la Seine.

Ta ville natale à l’Est les politiciens n’y songent plus
l’Hotel Lambert* aussi a été vendu
ce n’est que dans les cafés des berges
qu’on trouve quelque chose pour le corps et l’esprit
comme chez Norwid – vingt ans de gloire
pour un seul jour de bonheur.

Par le premier bus place de la Concorde
je rentre à la maison.

* Un hôtel particulier situé dans l’île Saint-Louis. Acquis par le prince Adam Czartoryski, exilé après l’inssurection de novembre 1830, est devenu un foyer culturel polonais où l’on rencontrait George Sand, Frédéric Chopin, Eugène Delacroix, Zygmunt Krasiński, Alphonse de Lamartine, Honoré de Balzac, Hector Berlioz, Franz Liszt et le poète Adam Mickiewicz.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Zwierzyniec – une église sur un îlot
[Zwierzyniec – Kościółek na wyspie]

Tous nous sommes des insulaires
de naissance ou par curiosité
nous construisons des châteaux forts et des ponts
nous gardons en mémoire les églises sur l’eau
Venise fait naufrage
paisiblement
Amsterdam fabuleusement colorée
on se fond dans la pénombre des vitraux
de Notre-Dame la mère des églises
à côté
un garçon en aube agite l’encensoir
de son aile d’ange
le nuage d’encens embaume la myrrhe
et le genévrier
des mâts blancs flottent
sur les vagues azurées
toujours poussés vers de nouveaux rivages
bientôt retentira le chœur des grenouilles
et la sonnette de la consécration
un rayon doré relie les deux berges
le temps s’est figé – changé
en canne à pêche et poisson
– comme elle est loin et proche
la barque de Pierre.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak


Wacław Oszajca

et quand je mourrai
[a kiedy umrę]

comment ce sera quand je mourrai
le voisin mettra juste de côté ses jumelles
ou plutôt commencera à épier
mon successeur dans l’appartement
mes ennemis vont constater le fait
se réjouir et dire
enfin
trés bien
et ce sera la plus belle
vérité sur ma mort
les amis ajouteront
la douleur
grâce à laquelle la beauté embellira encore
cette douleur
c’est quand même le déni de la mort
et moi
comme le montre l’expérience
je vais enfin me taire
à quoi bon parler
si je tu nous
et surtout dieu
en parlant
nous résignons à mentir

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Les émetteurs
[nadajniki]

hier encore
comme elles parlaient autrement
les cloches et les croix
des clochers d’églises
à présent
jour et nuit
sans arrêt
rien d’autre que
bonjour crétin dégage ça fait rien il te le rendra c’est marrant elle est morte
le délai est passé à la guerre comme à la guerre enchanté dans ta gueule à neuf heures ce numéro pas dans le café par avion oui non et
encore plus cru
plus vulgaire
et penser
qu’il fut un temps où
sans parler de mots
même les plus dévotes pensées
ne semblaient pas assez pieuses
sous l’auguste toit du temple

les cloches se taisent
on leur a interdit de parler
elles dépassaient le nombre de décibels acceptable

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Vie
[Życie]

A Dominik Ciołek

seul reste le devoir
parfois même agréable
très agréable
tout à fait comme le miel
doux
comme ce jour
dimanche
vingt-et-une heures trente
et
un ciel clair
un beau temps
l’air tiède
les jasmins embaument
ils disent à la télé
qu’une mère seule se mourant du mélanome
cherche pour son fils de quinze ans
une famille d’acueil
la fillette de six
de braves gens l’ont déjà prise
l’air embaume le jasmin

ma mère
contrairement à moi
n’aimait pas cette odeur
elle disait
que ça se sent le cadavre

j’aime cette odeur
bien que je sache comment sent un cadavre
tous les ans je m’efforce
d’en rassasier mes yeux
de m’imprégner de leur parfum pour l’année
au moins

26 VI 2006

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

la messe de minuit à Księżpol
[pasterka w księżpolu]

la vie comme un songe
au bon moment il suffit
d’ouvrir les yeux
pour la sauver
elle
et les yeux
et la raison

Księżpol, 2005.

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

tableau printanier
[pejzaż wiosenny]

un adolescent de roumanie
un bon berger
attrape un agneau d’un an
tendre petit mouton
comme il aurait été vigoureux cet agneau

ce matin il a aiguisé le couteau sur la meule
en affûtant la lame comme une feuille de bouleau
comme une ailette de libellule
tendrement il place l’agneau sur ses épaules
l’emporte hors de la hutte sous le ciel bleu
sur la pente de la colline
dans l’étendue de la vallée
fermée à l’est par un monastère
pour l’offrir en spectacle au soleil aux étoiles et à la lune
et
d’un seul geste
il ouvre la gorge de l’agnel

deux tressaillements des sabots
alléluia

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak



Bohdan Zadura

Le Salon
(mixte)
[Zakład
(damsko-męski)]

l’homme était absent
j’ai opté pour la femme
puisque j’étais là

ou plûtot une jeune fille
grande et mince
avec une frange courte

elle travaillait ici depuis peu
je la voyais peut-être
pour la troisième fois

je savais qu’elle apprenait le métier
elle était moins chère
d’un tiers

comment ?
demanda-t-elle quand je m’assis
lui il saurait

tout au plus il demanderait
comme d’habitude?

il suffisait d’acquiescer

mais quand je vis
sur sa hanche droite
à la ceinture lâche
un holster avec cinq paires de
ciseaux
je me suis déridé

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Le Prêtre Kijańczuk
[Ksiądz Kijańczuk]

le curé d”une autre paroisse
de Włostowice
aidait ceux de l’église sur la Butte
avant Pâques

dans les années cinquante
il y avait aussi du catéchisme
à l’école
et des retraites
mais les après-midi

il donnait une lourde pénitence
pas seulement un Notre Père et trois Ave Maria
mais tout un chapelet
pendant trois jours

c’était son tarif
indépendent des péchés
un genre de forfait dirait-on

et pourtant à ce marché
tout le monde misait
sur son confessional
il frappait la cloison plus fort que personne
ayant prononcé ego te absolvo
de ce qu’il était

sourd comme un pot

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Par où je suis passé
[Z czego wyrosłem]

par une famille
de la nouvelle intelligentsia

par la marche à quatre pattes

homo erectus

par un manteau à pompons
par des chaussettes d’écolier
par un bonnet d’aviateur

par des rêves de don d’invisibilité

par une érection à l’aube
si elle apparaît aujourd’hui
c’est pour le temps d’un clin d’oeil
donc négligeable
inutile de la cacher

par la peur de la mort
(depuis l’enfance je crains
de mourir avant la fin de ma vie
et voilà que non)

par le ping-pong
par le lancer de poids
par le tennis

par le rêve
d’une médaille d’or
au Stadio Olimpico
en 1960
le 5000 mètres masculin

par les ballades à vélo
par le bridge
par le permis
(je peux encore conduire
c’est la voiture qui ne peux plus rouler)

et j’ai dépassé la croyance
que Dieu est plutôt au milieu des nuages
que dans l’azur délavé

comme la conviction
qu’un bon poème
donne plus de plaisir
que la vue d’une belle paire de fesses

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Le troisième jour
[Trzeciego dnia]

Le troisième jour
de l’un des plus longs week-ends en Europe
si long qu’il déborde jusqu’au mardi de la semaine suivante
la veille de l’Assomption de Marie
le jour précédent le 75e anniversaire de la Bataille de Varsovie
quelques heures avant la première diffusion
dans l’histoire de la télévision polonaise
d’un film avec James Bond
(Docteur No)
sur le balcon innondé de soleil
entre deux fleurs de sauge
écarlates
copulent deux mouches (Muscidae Glossina)
et elles font ça la tête en bas

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak

Le cercueil de chez Ikea
[Trumny z Ikei]

Ford transit gloria mundi mais avec Ford K ça ne marchera pas
or pour la transit il est déjà trop tard et ce n’est pas sur cette pub
savoureuse que nous gagnerons l’argent pour la petite voiture,
de préférence rouge, un jouet

une capsule spatiale, des cheveux noirs
sur un verni carmin; mais où est le col romain
et Gérard Philippe, s’il était là
nous aurions du Stendhal, quand est-ce qu’il est mort

mon Dieu, je crois au moment où j’ai eu mon bac
et qu’ils ne rêvaient pas encore à la Ford K,
le directeur artistique, le concepteur-rédacteur
et peut-être le directeur de création de Ford

j’ai appris à patiner
quand j’ai eu vingt-huit ans
et à nager à la fin des trente
dois-je continuer ? je reviens donc aux patins

jadis l’hiver il y avait de la neige donc c’étaient des patins à neige
comme le bruant des neiges, comme le perce-neige
en duralium pour jouer au dur avec deux lames
émoussées ? un patin est un patin et ceux là n’ont même pas de nom

comme on ne pouvait pas glisser je crois que je marchais
dans les congères un si petit bourg
qui irait tasser la neige
sauf pour arriver au puit dégager la grille

si personne ne l’a volé à l’Epiphanie
et attendre au printemps le dégel
on les fixait sur les chaussures
chaussure et patin faisait deux

donc à vingt-huit ans les patins
le croisé dans les virages mais pas de sauts
à la trentaine la natation puis pendant longtemps rien
et depuis un mois à peine Ikea

une forêt noire de bois clair et tu tiens
la main d’Ariane car si tu la lâches
tu ne sortira pas de là ou peut-être par le toit
tes yeux s’affolent comme les jambes sur la patinoire

tu t’abrutis avec les rideaux et les brise-bises
carreaux rayures coussins traversins doudous
couettes housses placards armoires armoirettes
tasses sous-tasses théières

cloches clochettes tables et tabourets
vis poignées gonds boutons étagères
horloges lampes bougies cadres sous-verre patères
fauteuils banquettes et baguettes baguettes baguettes

tourbillonnent sous tes yeux comme les cimes des grands pins
dans le film soviétique où le héros meure d’une balle allemande
ou/et éprouve une extase amoureuse avec une infirmière Et soudain je pensais
que quelque chose manque ici Et que si c’est elle

qui devait m’enterrer et s’ils étaient là
elle aurait dans ce malheur un peu de plaisir

przełożyli Ludivine Chevalier i Jacek Giszczak


ars moriendi trop bien promu
[ars moriendi przereklamowana]

Du côté gauche l’hiver, à droite la bouche de quelqu’un,
de dos vers le printemps
hors des étouffants tissus la main guidée
dans le bazar de la vie, dépassant une tumeur maligne.
Je fais donc semblant de ne pas entendre, lorsque tu meurs chaque nuit,
les rêves s’envolent silencieusement,
le ticket de caisse colle ensemble les ailes vides et dans un instant par conjecture
nous allons deviner les mots à haute voix,
ce n’est qu’un corps, tu le répètes,
en train de se répandre l’instant de la définitive
fin. Feuilles collant aux souliers, la neige enveloppant les visages

va vers la lumière, s’arrête sur les visages et coule
avec leur grimace. Dernière heure, tel un baiser droit sur la bouche,
mouvement seulement entre le comptage des pas
et le soleil sur les vitres,
jusqu’au matin.
Ensuite désert du mot, croix sur le mur, bois dans les mains.

przełożył Gauderique Deloncle

Ici-té
[Tutejszość]

pain allongé, l’éternité depuis vendredi nous la remettons à plus tard :
quelqu’un nous a introduits dans son calendrier personnel. Il faut prendre ses distances, parler
de manière tectonique en repoussant le temps –
baraque de bois qui s’achève en homélie dominicale. Notre attente
chaque jour touche juste, probablement. Je ne remarque pas,
peut-être ce mai-là ne l’a-t-il pas permis. Tu te souviens,
l’étang de l’une des années quatre-vingt, au printemps je t’ai appris : tu écaillais
les poissons, et moi je pensais que toi tu sais, que tu ne te livreras pas au rituel masculin,
à la circoncision clinique, que tu es sirène.

przełożył Gauderique Deloncle

Non fait de main d’homme
[Nie uczyniony ręką ludzką]

cette semaine sauvés trois papillons. Sauvé –
on dit : le papillon c’est une âme, trois âmes, une
fleur en pot, également vivante créature, des enfants pauvres
ont reçu vêtements et chaussures, des mendiants
devant l’église quelques zlotys
et à un moment donné même nous avons recueilli chez nous un chien du refuge

je ne me fais pas d’illusions sur ma bonté
je trompe ma famille (pas pour son bien, mais pour le mien, et
ça c’est autre chose)
je sèche les heures de travail
je dépense pour des bêtises en confortant l’économie nationale, laquelle
songe aux consommateurs seulement comme à des soutiens du budget

tel Simon je jette les filets, un poisson avec un morceau
de l’arête dorsale me reste dans la gorge
je me dévore moi-même
jusqu’au moment de la triple énonciation simultanée
depuis qu’à nouveau on m’a donné un prénom

comme Thomas je dois tremper mes doigts dans le sang
pour plus tard croire
peut-être c’est pourquoi je suis bénévole donneur de sang

de ma part des provisions pour les inondés
et trois SMS au profit d’une petite fille
qui lutte pour la vie
lorsque de mon compte d’abonné ont coulé presque 10 zlotys
ses parents ont prié pour la transplantation d’un si petit coeur
ils ont prié car là saint Owsiak n’aide pas ni saint Nicolas
sans barbe habits merveilleux, ils ont prié pour que l’enfant meure avec un coeur sain, de
préférence à l’âge de leur fille, trois ans

je comprends Marie-Madeleine suspecte
patronne du Graal
car on nous a appris à invoquer Judas à tout moment

je ne suis pas mystique visionnaire ni poète
de la cendre on ne devrait pas parler
c’est par elle que diffère le temps des vivants

plutôt comme Jude Thaddée cherchant son
reflet dans l’Icône
reflet jumeau semblable à ton frère

przełożył Gauderique Deloncle

Infligé
[zadany]

Souvent les dieux nous pissent dans les yeux et nous nous éloignons à la nage.
(…) Dieu va tailler son crayon,
et le Christ en baskets blanches
va porter haut sa tête déformée
il sera aussi jugé pour ses maximes sur la révolte,
lorsqu’encore il cheminait le long du lac,
maintenant je vois qu’aussi contre lui a explosé une grenade,
quand il est passé parmi les gens sans corbeille

Bogumil Hrabal

un vaisseau coulé et des voiles carguées tombant lentement
sur les livres
c’est ainsi peut-être que pour la première fois est mort dans l’enfant un dieu
et c’est lui qui s’est caché derrière un bouclier d’étroites étagères
derrière les doigts de la main
le reste ce sont possiblement de fines branches, parmi elles
une vieille femme à la vitre
son sang se fragmentant sous la peau rêve prophétique vision sur le mur
scieries oubliées poteaux électriques
réverbères battus vides soleils sur la rampe fades chrysanthèmes se dressant de l’asphalte
artificielles bottes soufflées avec les bouches colorées anoraks
rembourrés à chaque station

évanoui dans la nourriture du mot taciturnes torrents
voilà le secret de la voyance
et lourd pour elle, comme pour la terre sous la citerne, comme pour le ciel sous la citerne

automne dans les feuilles, à moitié décolorés des rubans maintiennent
une chapelle qui s’écroule
à l’affligé il y a longtemps sont tombées de dessous la barbe les mains artefact qui s’estompe
et s’est éteint la star Marilyn Chambers comparée à une pucelle de quarante-quatre ans
qui affiche sa virginité
sur Allegro, elle a été surpassée par cette victime sanglante, elle n’a pas trouvé sa place même
dans une seule circulation sanguine
Lilith sans robe Lilith après l’apoplexie
le fruit défendu ne représente plus un mythe, et voilà déjà que tout est mythe,
âme paysanne polonaise,
Kali Mura, rois gitans et même le fait qu’il y a peu est mort
Lévi-Strauss
Potentissimus est qui se habet in potestate : se confesser à un e-Dieu n’aide pas,
pénitence avec un clic

est arrivée la mort de la grande narration champs coupants, ondulants à travers
l’Intercity Gare Centrale – Quelque Chose Là-Bas le soleil dans les compartiments éblouit
l’azur de la couleur de l’air enclos sous les pupilles
dans la transe des panneaux de signalisation pensées négligées chiens fixés du regard
pie dans l’os clous à la ceinture autos sur un fil de fer mets le foulard. Je vais
pour une confession sur deux souffles.

przełożył Gauderique Deloncle

Je vais au bord du Donets
[Jadę nad Doniec]

vers la Suisse du Donbass. C’est ainsi qu’on appelle
ces espaces boisés préservés, mais préservés de qui. Peut-être
de l’extraordinairement rare renard blanc. Est-ce que ce ne sont pas les traces de ses
microscopiques pattes que nous avons dépistées avec Iouri dans les crevasses de la neige ?
(Sa blessure devait suinter, il y avait auprès du terrier des taches brunes).

Alors encore en packard nous sommes allés par une glaciale nuit dans la tanière
du loup, où dans environ un mois
se cachera abattu le fils à Januk, pseudonyme « Rustre » (excessivement élégant).
Il s’est dissimulé à coup sûr derrière le visage de la Bonne Mère de Sviatohirsk,
devant la joue sombre de celle-ci des femmes plantent fins comme des spaghettis al dente
des cierges. Mais nous nous sommes jaloux.
(Elles veulent toutes avoir des enfants et ne le peuvent pas).

Pendant ce temps nous avons pénétré dans la froide région sans
réponse, à cet effet avec un présage d’engelures perforées. Par la piste des camions
nous avons aspiré à un déjà complètement différent Ouest.
Lorsqu’en traversant Riga m’ont aperçu les lumières des sternes criardes de la Baltique
et que votre pays a redonné vie au lent corbillard des morts de la forêt,
les médecins lublinois se sont mis à opérer pour éviter une inévitable
amputation.
Nous transporterons longtemps les mots de maison
en maison.

przełożył Gauderique Deloncle

***
[mam trzy ciernie…]

j’ai trois épines
dans l’oeil
quatre à la base du nez
deux aux genoux
et une couronne dans le coeur

przełożył Gauderique Deloncle

Les souvenances
[Mnemony]

étreignent sur
le pont chacun de tes
mouvements moi poisson
tu es mon appareil respiratoire.

przełożył Gauderique Deloncle

À des obsèques ordinaires
[Na zwykłych pogrzebach ]

À Iouri Matuszczak

des gens extraordinaires le couvercle immobilise
comme une attaque inattendue, déshonneur et hypocrisie.
Dans ces circonstances ce n’est pas un symbole des temps mais :
une motte de terre émiettée
et là aucune bénédiction nuptiale / naissance de vie et de mort
la motte entre eux se tient comme une arête dans la gorge au creux de la main
il n’y aura pas de poignées de terre, dans son crépitement sur le couvercle, en cadence,
interchangeables les regrets des pleureuses à l’horizon
de la terre.
Pour lui les deux pôles du corps tr(ouv)(omp)és. Gare de Dnipropetrovsk-Zaporijjia –
Le Corps Disparu
n’est pas battu par le rhapsode Bem, ni par le rythme de Mendelssohn, bien que
la file des jeunes filles attende pour un sourire de Lui.
C’est un tissu de touchers de souffles
à la maille d’une finesse d’un quart de micron
que j’amène au-delà des poteaux de la frontière, je rends dans la main stérile les gants –
j’embrasse, tout en demandant : Donnez-
nous le résultat, que ce ne soit pas une partie de sa bouche de ses cheveux et de sa cuisse.
Mais il répond : motte.

Motte de respiration
motte de toucher
motte de sourire
motte de résultats
motte angélique motte destructrice
motte.

Ma ta notre sa
motte
motte
motte.

przełożył Gauderique Deloncle